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1980-85
1985-94
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1969
/ 70

LES
PREMIeRES MENACES DE DESTRUCTION
du theatre de l'epee de Bois.
Menée durant la même
période que celle des Halles, la destruction
du Théâtre de l'Epée de Bois constitue
un autre "coup dur", dans l'univers culturel
parisien des années soixante-dix. Lieu de découverte
de divers jeunes talents européens, sa destruction
constitue, d'une part, une perte cruciale pour toute
une génération d'artistes ainsi que de
spectateurs et, d'autre part, un acte d'incohérence
et de violence supplémentaire du Conseil de
Paris, vis-à-vis de tout ce qu'elle appréhende
comme des « foyers de contestations gauchistes ».
Enfin, le passage des bulldozers sur ce petit théâtre
de fortune, jettera à la rue Antonio Díaz-Florián
et son Atelier de l'Epée de Bois qui, par la
suite, prendront le chemin de la Cartoucherie.
C'est en janvier 1969, que le préfet
de police et le préfet de Paris (respectivement
Maurice Papon et Maurice Doublet) adressent au petit
théâtre une "sommation de déguerpir" aussitôt
contestée par divers membres du Conseil de Paris.
Très vite, une pétition de soutien réunit
cinq mille signatures ; le Ministère des
Affaires Culturelles intervient et la Ville de Paris
annonce alors la possibilité d'un relogement
dans le 7e arrondissement, puis retient
l'idée d'un terrain disponible rue des Cordelières
dans le 13e arrondissement. L'année
suivante, au sein du Conseil de Paris, les groupes
socialistes et radical140 soumettent un
projet de délibération, invitant le préfet
de Paris (Marcel Diebolt) à conserver le Théâtre
de l'Epée de Bois sur les terrains qu'il occupe.
Indépendamment de ce bouleversement,
1'Atelier de l'Epée de Bois, après plusieurs
mois de pratique et d'exercices, décide d'aborder
sur scène un sujet à dimension sociale à travers Prométhée
enchaîné d'Eschyle: "Ce
qui nous touchait beaucoup dans cette oeuvre c'était
sa dimension sociale. Prométhée est un être
en révolte contre une société hiérarchisée, établie
(en l'occurrence celle des dieux de l'Olympe) qui le
punit par la torture. C'est d'ailleurs ce que nous
avons traité sur scène : le révolté torturé par
L'Institution jusqu'à la mort". Intitulée La
Torture, cette adaptation d'Eschyle conserve tout
ce qui porte sur la révolte de Prométhée,
le choeur antique étant incarné par un
paysan portant la voix du peuple et faisant écho à ce
que représente ce type de personnage en Amérique
latine, médiateur entre Prométhée
souffrant et le public. La mise en scène recourt
volontairement à des éléments
frappants tels qu'un gibet de torture en forme de croix
posée sur un axe giratoire fixé au sol,
un système d'écartèlement du comédien
relié aux quatre coins de la salle ou bien encore
la pendaison par le sexe pour signifier la mort définitive.
A travers cette première mise en scène,
l'influence d'Antonin Artaud est également très
perceptible : "Nous avons essayé de
trouver une nouvelle façon de jouer qui n'ait
rien à voir avec les formes préétablies.
Le comédien doit trouver lui-même sa façon
de parler et de jouer. Revenu à un niveau primitif
et élémentaire, l'acteur exprime ses
désirs et ses sentiments, il vit devant nous.
Il joue et quand il ne peut pas se faire comprendre
par le jeu, il emploie la parole. La parole est une
possibilité d'expression, mais pas la seule.
Avant tout, l'acteur fait". Interprétée
par quatre comédiens, la pièce est créée
au Théâtre de l'Epée de Bois en
novembre 1969 où elle est prolongée
tout le mois suivant en alternance avec Et ils
passèrent des menottes aux fleurs de Fernando
Arrabal. Le spectacle est ensuite repris à l'amphithéâtre
de Poitiers en janvier 1970, à l'invitation
du T.N.P. de Villeurbanne, dans le cadre des rencontres
du Jeune Théâtre. En 1969/70, Antonio
Díaz-Florián occupe toujours les fonctions
de régisseur au Théâtre de l'Epée
de Bois, et c'est au coeur du tumulte lié aux
menaces de destruction, qu'en mars 1970, Alfredo Arias
y crée Eva Perón de Copi. Malgré les
menaces actives de différents groupes politiques
d'extrême droite, la pièce est tout de
même créée, avec Facundo Bo dans
le rôle titre: "Un soir, on venait de
commencer la pièce depuis dix minutes ;
soudain des bruits confus arrivent jusqu'aux loges.
J'ouvre la porte donnant vers l'extérieur. Un
homme, le visage masqué par un bas noir, une
barre de fer à la main, s’avance vers
moi - ce sont toutes les images de terreur de l'Argentine.
J'ai fui. Il m’a semblé voir un trou dans
le mur qui entoure le théâtre. Erreur.
Je tombe dans un trou d’ordures. Je
vois Facundo s'approcher de moi, habillé de
sa robe dorée. Il tombe à son tour dans
les ordures. Il me prie de lui arracher la robe. Nous
nous cachons entre les ordures. Nous regardons le théâtre
: des flammes, explosions, cris. Nous pleurons. Facundo
promet de ne plus jamais monter sur scène. Un
ami, qui était dans la salle, croit que l'attentat
fait partie de la mise en scène et trouve l'idée
de détruire le décor avant chaque représentation
géniale. La police arrive. On se calme, le théâtre
est un vrai champ de bataille. Les groupes d'extrême
droite avaient entrepris de détruire le décor
et de nous peindre en rouge. L'attaché de presse
avait attrapé un des agresseurs. (...) Un jugement
a eu lieu. L'accusé s'est défendu en
soutenant que Facundo Bo était un vrai travesti
qui faisait le tapin" I4. Suite à cette
soirée du 24 mars 1970, Jacques Charasse, membre
du mouvement Ordre Nouveau, est condamné en
septembre 1971 à six mois de prison avec sursis
et une amende pour "transport d'armes et complicité de
coups et blessures volontaires".
Cette même année, l'Atelier
de l'Epée de Bois se replonge dans l'étude
de la tragédie grecque à travers Electre, puis
le travail se reporte sur la condition féminine
dans la société contemporaine à travers
les thèmes de la sexualité et de l'hypocrisie
dont elle est entourée quant à la liberté de
la femme. Le groupe répète six mois et élabore
une création sous forme de cérémonie
sans parole, divisée en trois périodes.
L'ensemble souhaite faire la démonstration que
les différents moyens donnés à la
femme pour se libérer sont en fait destinés à l'asservir
d'avantage. La trame dramaturgique va de l'ère
des cavernes aux mythes modernes et les acteurs jouent
au milieu des spectateurs répartis sur deux
rangées de chaises.
Intitulé Mythus et sexus, ce spectacle
est créé en octobre 1970 au Théâtre
du Lucernaire que Christian Le Guillochet vient d'ouvrir
un an plus tôt dans l'impasse Odessa. Le résultat
surprend beaucoup et scandalise le plus souvent : "Après
ces exhibitions sado-masochistes, il convient de classer
le Lucernaire parmi les boîtes à strip-tease
les plus scabreuses" l44. Certains
spectateurs partent, d'autres, gênés ou
mal à l'aise, rient et lancent des quolibets,
mais aucun ne reste indifférent : "// ne
semble pas plus aujourd'hui qu’à l'époque
d'Artaud, que le public européen soit sensible à l'aspect
magique et ésotérique de spectacles comme
celui-là ; je ne pense pas qu'Antonio Díaz-Florián
ait atteint le but qu'il se proposait là, mais
il est certain qu'il possède des qualités
qui devraient, un jour ou un autre, nous donner un
travail très intéressant" l45.
Pour l'Atelier de l'Epée de Bois, ce spectacle
représente un échec artistique lié à un
malentendu avec le public.
Vers la fin de l'année 1970,
l'opinion publique est alertée de la destruction
imminente du Théâtre de l'Epée
de Bois par une presse qui prend volontairement le
parti du petit théâtre : "Le
dommage serait moindre s'il existait dans Paris un
nombre suffisant de théâtres "d'art
et d'essai" qui, s'adressant à un public
bien déterminé et limité, ne peuvent
devenir rentables et disparaissent sans être
remplacés. Une politique cohérente favorisant
la recherche théâtrale devient urgente,
il est vrai que le mot est si vaste qu'il permet toutes
les opérations de bonne conscience, comme toutes
les contestations" l46.
Début 1971, le projet de destruction
du Théâtre de l'Epée de Bois est
d'abord écarté du fait de la reconduction
de sa subvention (dont le montant est le même
depuis 1966), puis annoncé pour le mois d'avril
: le lieu ferme donc ses portes en pleine saison après
les dernières représentations d'Histoire
du Théâtre (création d'Alfredo
Arias et du T.S.E.), et l'expulsion des occupants du
théâtre est fixée au lundi 2 août
1971.
Peu avant l'été, l'Atelier
de l'Epée de Bois se retrouve au Centre International
de la Sainte-Baume, où il crée Mystère
de la passiond'après Les Évangiles. Inspiré du
Nouveau Testament, ce spectacle est centré sur
le personnage du Christ et les représentations
sont données dans une clairière située à flanc
de colline. Après avoir étudié Les Évangiles et
réfléchi sur le rôle du Christ
dans la société, l'Atelier de l'Epée
de Bois considère que les propos de ce dernier
ont dû être mal compris par ses contemporains,
et l'acteur qui l'incarne s'exprime donc en anglais
: "Nous avons vérifié par ce
biais si le texte était nécessaire à la
compréhension à une pièce
et si un acteur pouvait toucher les spectateurs
par le seul moyen de son jeu" 147.
Ce spectacle est joué au rythme de deux représentations
par semaine de juin à août 1971.
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