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1980-85
1985-94
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1980
/ 85

L'Atelier
de l'Epee de Bois devient le Theatre de l'Epee
de Bois .
Au printemps 1980, Antonio Díaz-Florián
et sa troupe quittent le bâtiment partagé avec
l'Atelier du Chaudron pour s'installer dans le bâtiment
qui a été libéré en juillet
1979 par Jean Dubuffet. Dix ans après la transformation
de la Cartoucherie en ensemble théâtral,
une de ses troupes fondatrices va donc à nouveau
y aménager un théâtre. A travers
ce "nouveau départ", l’Atelier
de l'Epée de Bois souhaite également
changer son mode de fonctionnement, se plonger dans
les grands textes du répertoire et ouvrir son
lieu à d'autres compagnies. La troupe conçoit
elle-même les plans d'aménagement. Les
travaux vont d'abord durer cinq ans pour atteindre
une première phase de réalisation, puis
nécessiter dix ans pour être complètement
achevés. A l'exception des travaux de sécurité confiés à des
entreprises extérieures, la transformation des
deux nefs est réalisée par la troupe
qui compte alors dix-sept membres: "C'était
un campement absolument hallucinant. Antonio,
c'était vraiment l'homme préhistorique
et il a vraiment construit. C'est de lui dont
je garde le souvenir de celui qui s'est le plus
colleté avec la Cartoucherie, j’entends
physiquement, pour construire, faire des murs...
La somme de travail qu’il a abattu avec sa
compagnie est absolument extraordinaire, de
résistance au froid, au manque d'argent, à tout" 5I2.
La troupe construit son théâtre dans la
nef de gauche513 en créant trois
espaces se succédant dans le sens de la longueur:
un foyer et une petite salle de spectacle occupent
la première moitié de la nef, tandis
qu'une grande salle de spectacle occupe toute la seconde
moitié. Cette organisation est conçue
pour servir de lien entre acteur et spectateur, la
perception sensible de l’architecture intérieure
reposant non pas sur ce qui se voit, mais sur ce qui
se ressent. Ce nouveau théâtre de la Cartoucherie
s'ouvre sur un foyer d'accueil aux dimensions harmonieuses,
la sensation d'aisance étant renforcée
par l’omniprésence du bois, à travers
une très nette référence à l’architecture
andalouse. Ainsi, le plancher sur lequel sont réparties
des tables est délimité par des petites
rambardes, le mur mitoyen de la première salle
de spectacle est habillé de boiseries et, le
long de ce mur, deux escaliers desservent une mezzanine:
ce premier étage domine donc le foyer d'accueil
en l'entourant, sorte de métaphore du corps
de l'acteur enveloppé par le théâtre.
Depuis le foyer, deux couloirs mènent d'abord à la
petite salle de spectacle en l'entourant. Ici, l’harmonie
est instaurée par un équilibre entre
le volume occupé par le gradin et celui de l’aire
de jeu, la relation de l'un à l'autre est soutenue
par une série d'éclairages, habillés
de lampes à pétrole, courant le long
des parois qui vont de jardin à cour, en passant
par l’arrière du gradin. Les murs ainsi
que le sol sont intégralement boisés,
l’aire de jeu est un grand volume vide, comportant
un marquage rectangulaire au sol et un mur d'arrière
scène, doté de trois portes: dans le
prolongement de la porte centrale, la mise en perspective
est accentuée par une alcôve ornée
d'un vitrail rond derrière lequel un faux jour
est maintenu. A travers cette scénographie en
fixe du palais à volonté, la troupe de
l’Epée de Bois pratiquera volontairement
un théâtre de place publique, de tréteaux.
L'accès à la grande salle de spectacle
se trouve dans le prolongement des couloirs menant à la
première salle. Cette fois encore, le principe
d'équilibre entre les volumes du gradin et de
l’espace scénique est maintenu, de même
que le lien, par une série d'éclairages
sous forme de lustres. Ici, les murs sont en pierres
apparentes, celui de l’arrière scène
comporte également trois portes, l’espace
scénique est totalement nu, à l’exception
d'une empreinte circulaire au centre de l’aire
de jeu. Enfin, une troisième salle, très
petite, est créée à 1'étage
: de taille rectangulaire et totalement boisée,
elle reproduit le dispositif d'un tribunal et les spectateurs
y sont installés comme des jurés, enveloppant
ainsi la moitié de l’espace de jeu. Mais
cette description correspond aux résultats obtenus
après deux phases de travaux, d'une durée
respective de cinq et dix ans, ce qui signifie que,
de 1980 à 1985, les spectacles sont joués
dans un bâtiment en état de transformation.
La troupe travaille donc sans relâche en alternant
la poursuite du chantier avec celle de son travail
théâtral: "L’aide du Théâtre
du Soleil dès le début et jusqu'à présent
a été constante, ainsi que celle
du Théâtre de la Tempête pour les
démarches administratives et l'aide morale du
Théâtre de l'Aquarium. Ils nous regardaient
travailler et nous les regardions travailler, et de
les voir nous encourageait. Cette aide-là était
fondamentale. Sans eux, nous n'aurions pas pu rester".
C'est donc le début d'une transformation radicale
de l'Atelier de l'Epée de Bois qui, en se dotant
d'un outil de travail de cette ampleur, passe inévitablement
d'un fonctionnement artisanal à une structure
d'entreprise culturelle. En outre, l'envie d'y poursuivre
l'accueil des compagnies est motivée par le
désir de se confronter à d'autres expériences
sur un mode enrichissant, et par la possibilité de
pouvoir répondre aux difficultés posées
aux compagnies désirant jouer en Ile-de-France.
D'avril à juillet 1980, l'Atelier de l'Epée
de Bois accueille donc Le Neveu de Rameau de
Diderot par Jean-Marie Simon (Baraque Théâtrale
et Musicale). Curieusement, dix ans après avoir
consacré l'ouverture du Théâtre
de la Tempête avec L'Histoire du soldat de
Raimuz et Stravinsky, Jean-Marie Simon est le premier
artiste invité dans le nouveau lieu investi
par Antonio Díaz-Florián, qu'il avait
lui-même introduit à la Cartoucherie,
neuf ans plus tôt en l'employant comme régisseur.
Simultanément, l'Atelier de l'Epée de
Bois s'engage dans les répétitions de Hernani de
Victor Hugo. Alors que cette création coïncide
avec les travaux, d'autres transformations s'imposent
sans prévenir sur le plan artistique. La troupe
doit effectivement résoudre les difficultés
que lui pose encore le théâtre de texte
dont elle n'a fait le choix que depuis trois spectacles.
Si les débuts de l'Atelier de l'Epée
de Bois sous forme de training théâtral
ont effectivement fait leurs preuves, puis trouvé leur
forme à travers la grande richesse d'un théâtre
expérimental, le choix de se confronter aux
grandes oeuvres du répertoire contraint la troupe à devoir
se questionner sur la formation de 1'acteur: "Nous
sommes arrivés au théâtre par hasard
et une fois dedans nous avons commencé à apprendre
le pourquoi de notre choix. Mais nous ne savions pas
au départ où nous allions et qui nous étions.
(...) C'est cette autodétermination qui, en
sept ans, a fait de vrais acteurs de ces gens qui sont
arrivés là à dix-huit ans sans
aucune formation préalable. Mais l'acteur qui
joue Hernani ne s'est pas rendu compte, au moment où il
le faisait, de l'importance de jouer ce personnage... à vingt-quatre
ans. C'est en le jouant qu'il est devenu acteur. (...)
Le seul moyen, pour nous, de devenir acteur c'est d'entrer
de plein pied dans l'univers théâtral
et dans la dimension de l'art. L'expérience
a aussi fait ressortir le lien entre le travail manuel,
la construction du lieu et le jeu de nos acteurs. (...)
C'est d'ailleurs dans ces données et dans ce
rapport à toute activité théâtrale
que réside la véritable formation de
l'acteur, ce qui met l'acteur en état de jouer
Hernani. La formation technique prétend faire
un acteur en deux ou quatre ans mais ce n'est rien, à côté de
l'apprentissage de l'essence de l’art théâtral
qui passe à travers ce rapport au théâtre.
De même les indications scéniques sont
les approximations grossières à côté de
la relation metteur en scène-acteur qui s’établit
et permet, elle, de jouer Hernani. Cette relation
se construit sur des principes admis, des interdits
acceptés, qui n'ont rien à voir avec "l’étude
du personnage". Certes cette quête, cet
accouchement, se fait, pour nous, pour l'instant, dans
la douleur; douleur ou peut-être on se complaît
un peu" S1\ Au sein de l'Atelier
de l'Epée de Bois, la question de la formation
reste donc indissociable de son identité profonde
et de sa démarche qui, dans ce domaine, n'est
pas technique. Elle correspond plutôt à une
certaine complicité faite de rigueur, d'échanges,
de discipline et de principes internes qui sont acceptés
par chacun des membres. En outre, l'édification
du théâtre constitue la nouvelle utopie
motrice de la troupe dont la vie quotidienne se retrouve
elle-même théâtralisée à mesure
que se poursuit son histoire. La petite salle de spectacle
est achevée durant l'été 1980
et c'est ici que la troupe reprend Hernani de
Victor Hugo, dont la création s'est faite au
Théâtre d'Evreux le 9 décembre
1980. Les interprètes, en costumes d'époque,
jouent dans un espace vide où est installée
une petite estrade : au centre, une colonne sous forme
d'autel est successivement ornée d'une miniature,
d'une sculpture ou d'un chandelier. Ce spectacle est
joué à la Cartoucherie de décembre
1980 à février 1981, puis d'avril à mai,
et consacre l'ouverture du nouveau lieu habité par
l’Atelier de l'Epée de Bois: "Le
fait de construire, de nos mains, un nouveau théâtre,
a constitué une expérience qui, par sa
démesure et son intensité, nous a permis
de saisir de l'intérieur la passion romantique.
La résonance profonde de cette pièce
a trouvé un écho identique dans la passion
qui mène notre troupe sur les chemins d'une
possible utopie" 5".
Le début d'année 1981
est marqué par la poursuite des représentations
de Hernani qui ne désemplissent pas,
ainsi que par le passage hors commission de la subvention
attribuée à la compagnie. En août
1981, l'Atelier de l'Epée de Bois réalise
un second film Epée de Bois XV (couleur
18 mm) dans lequel on découvre le travail artistique
de la compagnie (Les Justes, Fuente Ovejuna, Hernani, répétitions
des Ecrits contre la Commune) ainsi que les
travaux menés dans le bâtiment en 1980.
L'idée de ce film est née des questions
posées à la troupe lors de ses rencontres
avec le public et il est intégralement produit
par l’Atelier de l'Epée de Bois: "Economiquement,
il y a un patron, disons un directeur, un meneur, que
je suis, un peu anarchique, baroque ou exagérément
directif et de temps en temps aussi rigolard. (...)
Tout l'argent des tournées, des subventions,
des spectacles, entre dans une seule caisse,
qui est celle du théâtre. Et c'est le
trésorier, qui est également
comédien, qui paye les gens, tous exactement
au même salaire. C'est un des grands
enseignements qu'on a tiré des autres troupes
de la Cartoucherie, l'égalité des salaires,
et à travers cette égalité,
nous pouvons exiger l'égalité des responsabilités.
(...) Quand on a un spectacle le soir, on
ne traîne pas: on est soit sur le plateau, soit à l'accueil, à la
caisse, à la régie... Mais là encore
ceux qui ne sont pas indispensables, trouvent
le moyen de rester pour être solidaires. Souvent
c'est moi qui suis obligé d'en pousser un dehors
en lui disant : tu es expulsé, va dormir. De
septembre à novembre 1981, la troupe s'engage
dans les répétitions de son prochain
spectacle qui prend pour support littéraire
une série d'écrits contre la Commune.
Plutôt que de se consacrer à l'héroïsme
des Communards ou à l’horreur de ceux
qui les ont massacrés, l'Atelier de l'Epée
de Bois choisit de se consacrer aux textes produits
par l’intelligentsia qui, à l’époque,
applaudissait les massacres. Suite à l'écrasement
de la Commune qui avait été instaurée,
du 18 mars au 28 mai 1871, on procéda effectivement à 30000
exécutions en huit jours, ainsi qu'à 37000
arrestations et 1300 condamnations à travers
une forme de répression terriblement violente
que Louise Michel résuma alors par cette formule
: "la curée chaude puis la
tuerie froide". L'idée de ce spectacle
fait suite à la publication du recueil. Les écrivains
contre la Commune réalisé par Paul
Lidsky et publié aux éditions Maspero
quelques temps plus tôt. L'Atelier de l’Epée
de Bois procède donc à une sélection
de textes regroupant des écrivains de droite
comme Alexandre Dumas fils, mais aussi des royalistes
(Barbey d'Aurevilly, Gobineau, Taine, Rena), des républicains
(François Coppée, Anatole France, Jean
Richepin, Georges Sand, Emile Zola) et on y trouve également
G. Flaubert, Théophile Gautier, Edmond de Goncourt,
Leconte de l'lsle, Ernest Feydeau et Maxime Ducamp à travers
des extraits d'articles, d'essais, de romans ou de
correspondances privées. L'adaptation théâtrale
se fait donc sous la forme de monologues joués
par un seul comédien qui, durant une heure quarante,
interprète ces extraits d'anthologie contre
révolutionnaires avec une conviction terrifiante.
Le décor est marqué par la mode Napoléon
III, à l'aide de lourdes tentures, de lampes
voilées, de candélabres, de meubles massifs
et d'un prie-Dieu. De même, l'interprète
revêt successivement différents costumes
d'époque comme la redingote de Javert, le haut-de-forme
du bourgeois, la cape noire du Jésuite ou bien
encore un sabre de cavalerie. Dans l'ensemble, tous
ces textes dénoncent les bas instincts du peuple,
l’engagement des femmes, les étrangers
de l'Internationale et confèrent à cet événement
politique la dimension d'une malédiction divine.
Jules Vallès y est traité de ministre
de 1'Insurrection, on y évoque également "les
cris d'orgie des femelles rouges", tandis
qu'Edmond de Goncourt considère que "l'égalité est
la plus horrible des injustices et que le privilège
est conforme à la nature", alors qu'Emile
Zola se demande si "le bain de sang n'était
pas tout compte fait une horrible nécessité". Créé le
1er décembre 1981 sous le titre Ecrits
contre la Commune, ce spectacle surprend énormément
le public. Par ailleurs, de nombreux enseignants refusent
d'y amener leurs élèves alors qu'ils étaient
venus en masse voir Hernani:le spectacle fait
effectivement scandale puisqu'on y trouve certains
grands noms du patrimoine littéraire français.
L'Atelier de l'Epée de Bois le joue tout de
même jusqu'en 1982, en alternance avec la poursuite
des travaux, la reprise de Hernani au printemps
et une tournée de Fuente Ovejuna à 1'automne.
Fin 1982, la grande salle de spectacle est construite
et, de juin à juillet 1982, l'Atelier de l'Epée
de Bois accueille le Living Theatre qui n'était
plus venu en France depuis 1972. Judith Malina et Julian
Beck y présentent alors L'Homme massede
Ernst Toller ainsi que Antigone d'après
Sophocle et Holderlin: "La compagnie a maintenant
la possibilité de mettre son outil de travail à la
disposition d'autres troupes et de répondre
ainsi à son désir de rencontres et d'échanges,
qu'elle considère comme nécessaires à son épanouissement.
En 1983, la troupe de l'Epée
de Bois se plonge dans l'univers de Federico Garcia
Lorca à travers La Mort travestie. Initialement,
Antonio Díaz-Florián souhaitait mettre
en scène Sans titre, projet rendu impossible
par le refus de la soeur de l'auteur, héritière
des droits. II s'agit donc d'une adaptation d'après Le
Public et Sans titre, la démarche
de la troupe se voulant clairement politique, en référence
aux luttes contre le franquisme : des artistes interprètes,
enfermés dans un théâtre, jouent
cette pièce tout en sachant qu'ils vont mourir
assassinés. Sur scène, l'espace au plancher
lustré est pratiquement vide, à l'exception
d'une série de lourds rideaux pourpres et or,
noués à la base et créant une
sorte d'espace à l'italienne en pleine débâcle.
Deux séries de loges sont situées des
deux côtés de l'avant-scène, le
tout est plongé dans des éclairages mourants,
tandis qu'un vieux poste radiophonique distille des
discours et des chants guerriers. Le spectacle est
créé le 8 mars 1983 à la Cartoucherie: "Eclats
de rire. Eclats de sexe. Eclats de sang. L'érotisme
est partout: mêlé à I'angoisse
d’un théâtre qui s'effondre, et
des visages grimés qui cachent encore leurs
plaies sous les métaphores de la fièvre,
sous les défroques d'un monde à l'agonie.
(...) où la volupté, le baroque, le macabre
nous restituent plus âprement, plus durement
le cri de Lorca dans sa nudité" .
Cette même année, la troupe poursuit son
exploration du répertoire de Federico García
Lorca à travers La Maison de Bernard Alba. L'espace
scénique est quasiment le même : vide,
parquet lustré, patio fait d'arcades au centre,
balcons faits d'arcades des deux côtés
de l’avant-scène et les interprètes
portent des costumes d'influence arabo-andalouse. Ce
spectacle est créé le 21 septembre à l'Atelier
de l'Epée de Bois où il connaît
un grand succès: "La mise en scène
d'Antonio Díaz-Floriàn mythifie le désir
jusqu’à l'excès baroque et parvient à un
jeu de chair et de sang tel que l'aurait sûrement
voulu Lorca. En sortant du spectacle, on a envie d'un
homme". Ces deux pièces de Federico
García Lorca sont données en alternance à la
Cartoucherie, puis en tournée où est également
repris Hernani. Ainsi, la période liée à la
recherche d'un théâtre expérimental
est définitivement révolue: "Une étape
importante, qu'il fallait traverser. a été l’élaboration
d'un style de jeu très théâtral
dont actuellement on se sépare et on se moque,
mais cet excès n'était pas dû à une
position théorique, plutôt à une
autoformation cruelle, d'épreuve physique, qui
a donné un résultat artistique" 52:.
Les occasions de rencontres avec le public se multiplient,
y compris en dehors des périodes de représentations.
L'Atelier de l'Epée de Bois organise par ailleurs
son premier stage avec des enseignants autour de La
Maison de Bernarda Alba durant l'automne 1983.
En l'espace de trois ans, la troupe a réussi à construire
les deux salles de spectacle dont les finitions ont été précipitées
par l'accueil du Living Théâtre. L'Atelier
de l'Epée de Bois met alors en chantier la cuisine,
la salle à manger ainsi que l’agrandissement
des bureaux: "Considérant la foi qui
nous anime et l'ardeur avec laquelle nous effectuons
notre travail, nous prétendons à la qualité d'authentique
troupe permanente. Nous désirerions à présent
gravir une marche supplémentaire dans notre évolution.
A I'enthousiasme qui guide notre démarche de "militants" du
théâtre que nous sommes et que nous entendons
rester, nous aimerions ajouter les moyens matériels
qui permettent d'assurer un train de vie plus décent
aux membres de notre compagnie et nous aider dans l’accomplissement
des projets que nous nous sommes déjà fixés".
Enfin, en 1983, l'Atelier de l'Epée de Bois
accueille Patience... d'après Patience
dans I'azur de Hubert Reeves par Georges Bonnaud
de mai à juillet, puis Rue Noire de
Anny Diguet par la Compagnie Roger Blin et le Théâtre
du Gué de décembre 1983 à janvier
1984.
Le 25 avril 1984, la forme actuelle
de la petite salle est inaugurée avec Le
Prince travesti de Marivaux, spectacle qui connaît
un très grand succès auprès du
public. Loin de toute démarche politique ou
sociale, cette création constitue pour la troupe
un plaisir artistique lié à celui du
verbe. Au-delà des images surfaites du marivaudage,
Antonio Díaz-Florián appréhende
cet auteur, comme représentatif des débats
fondamentaux du XVIII siècle traversés
par la philosophie des lumières et les soubresauts
pré-révolutionnaires, sa lecture dramaturgique
en fait donc une tragi-comédie. Les interprètes,
vêtus de somptueux costumes d'époque, évoluent
dans un espace quasiment vide, à l’exception
d'une série de tapis et d'une multitude de miroirs: "Le
Prince heureux est une somme de l'univers de Marivaux,
où la féerie, le romanesque, la bouffonnerie,
la psychologie et la politique composent un des plus
heureux alliages de notre théâtre".
Cette même année, le 1er octobre,
la forme définitive du foyer d'accueil est inaugurée
avec Le Paradoxe du comédien de Diderot.
Le choix de ce texte est issu d'un questionnement de
la troupe sur le théâtre, l'acteur, le
public et la fonction sociale de la production théâtrale.
Pour Antonio Díaz-Florián il est également
lié à un goût personnel pour "I'aspect
frustre et franc de la pratique philosophique". Enfin,
ce texte permet à la troupe de prendre du recul
par rapport à son travail théâtral
en se plongeant dans des questions fondamentalement
liées au jeu d'acteur. En outre, le choix du
foyer d'accueil comme lieu de représentation
permet de développer les propos de Diderot au
coeur même des spectateurs qui sont répartis
aux différentes tables. Ainsi, deux comédiens
disent, jouent, commentent et illustrent ce texte tandis
que les interventions d'une épinette ponctuent
ce dialogue. Le premier interprète rend compte
des aspects les plus théoriques du discours
de Diderot par une très forte présence
théâtrale et le second adopte des mimiques
outrancières afin d'illustrer le reste du propos: "Le
chemin adopté par Antonio Díaz-Florián
depuis les premiers spectacles de son Atelier de l'Epée
de Bois est proprement stupéfiant. II est le
seul metteur en scène, à ma connaissance,
qui ait évolué en une dizaine d'années à tel
point qu’il en ait totalement changé de
genre" 52\ Cette création
est accompagnée par la reprise du Prince
travesti de Marivaux dans la petite salle, théâtralisant
ainsi l'intégralité du bâtiment
réaménagé par la troupe.
Le 18 juillet 1985, l'association
loi 1901 nommée Atelier de l'Epée de
Bois devient une S.A.R.L. prenant officiellement le
nom de Théâtre de l'Epée de Bois.
Cette nouvelle structure juridique s'est imposée
du fait de l'envergure du lieu où travaille
maintenant la troupe, mais elle fait également
suite à l'accident survenu au Théâtre
de l'Aquarium. II s'agit donc, pour Antonio Díaz-Florián,
d'assumer personnellement ses responsabilités
de directeur de théâtre plutôt qu'elles
ne soient endossées, au niveau juridique, par
un président d'association. Cette même
année, Antonio Díaz-Florián met
en scène Maître
Puntila et son valet Matti de Bertolt Brecht. Le
choix de cet auteur est lié à un désir
militant, le projet consistant à aller jouer
ce spectacle dans les cours d'usines. Le dispositif
scénographique se limite donc à une malle
en osier installée sous une unique douche lumineuse,
mais les directions d'entreprises rendent impossible
cette tournée militante: "Ce n'est
pas tant le message politico-social qui nous a conduit
vers Brecht que le choix d'une pièce où le
théâtre tient une grande place. La transformation
constante du personnage révèle les facettes
complexes de l'être humain tout autant que les
structures sociales. C'est aussi et surtout le jeu
du déguisement, du masque, les changements d'attitudes
et de sentiments, selon l'état d'ivresse, de
désespoir ou d'angoisse que peuvent connaître
les individus et les sociétés" "6.
Le spectacle est donc donné au Théâtre
de l'Epée de Bois. |